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« Maman pédée ». Je suis hétérosexuelle, mais…

27 Mar


tatoobig

 
Par Maya M.
(se reporter aux notes  en bas de l’article)
Métisse.
Comme porter un regard sur le monde ayant deux origines et perceptions différentes.

Comme un point de départ de toute réflexion sociétale et identitaire à ma petite échelle.
Constamment entre deux géographies. Elevée dans une famille à peu près banale de nos jours mais avec toujours cette approche multiple sur l’éducation, sur l’Histoire, sur le sexisme, sur le racisme, et les ramifications que tout ça comprend; avec parfois des collisions entre ces notions, et aussi des lieux d’évidence.
L’expliquer ici serait trop long et mes mots ne seront jamais assez juste, alors je vais me permettre quelques raccourcis rapides. Je le dis souvent en ces termes : être « métis » afro-européenne  c’est porter à la fois de manière plus ou moins consciente le regard du colon et celui du colonisé; c’est voir dans un miroir inversé, sa potentialité d’oppresseur et d’opprimé. La splendeur de l’alliénation d’un Alain Finkielkraut ou de celle des Indigènes de la République. Forcément, cette définition violente m’éloigne de la radicalité, mais elle tranche un peu avec l’édulcoration qu’on a fait de ce mot.

A notre époque on entendra parler du « métissage » comme étendard des plus naïfs alter-mondialistes ou sur les lèvres baveuses de Marine le Pen («cette gauche du métissage !», accusait-elle lors de ses meeting de campagne) ..tout autant que dans une pub de yaourt vanille/chocolat. Alors que le concept moderne de «métis» a pour terreau ancestral l’exil, le rejet, le racisme, le sexisme et bien d’autres blessures coloniales enfouies dans des culpabilités et des rancoeurs qu’il ne fait pas bon de laisser à ciel ouvert.
Née métisse comme on naît blanc, comme on naît noir, fille, garçon, hétérosexuel ou homosexuel. Je ne l’ai pas choisi, je ne m’y réduis pas mais je ne peux lutter contre.
 J’en parle sans faire l’économie du « je » parce que cette réappropriation des mots est importante. Les mots ont leur histoire.


(photo par Samir Ouari)

 

   S’écrire en lettres grasses sur le visage « maman pédée » lors de la manifestation soutenant l’ouverture des droits au mariage/divorce pour les couples de même sexe, leur permettant également de fonder une famille et de protéger celles qui existent déjà. Ce projet de loi aurait dû être une formalité, une mise à jour : personne ne s’attendait à ce que cela remue autant les tripes de notre pays.Je vais parler un peu de ce qui est à ma portée.
De toute lutte identitaire, il y a une réappropriation militante des termes de l’oppresseur. Les digérer et en réinjecter un contenu. Porter « Pédée » sur le front c’était gueuler que ce mot là n’a plus à faire peur, le banaliser pour en aspirer et recracher le venin de honte qui le constitue.Ce mot vomi par « la » norme, repris par les « contre-nature » («pédale», «gouine» «fag» «dyke» «queer» «trans»), porté en dérision, assumé. Comme il en fut par un autre lourd processus historique du mot « nègre » et de bien d’autres. (1)
Pourtant oui je suis maman, mais je ne suis pas pédée (pas au sens : je vis une sexualité lesbienne) et ma fille est née au sein d’un grand amour hétérosexuel. Mais cette hétérosexualité n’a jamais été évidente.

Alors oui, la collision de ces deux mots est surprenante.ImageMaman..

Parlons d’amour et de procréation. Quitte à paraître déplacée, rappelons de quoi il s’agit.

  Dans un couple, le désir d’enfant paraît parfois évident : aller vers l’Autre, sortir de soi, créer un nouveau regard et y habiter. Pour chaque futur parent c’est un prolongement de son parcours et de son histoire. C’est parfois une pulsion de vie d’une banalité préhistorique et sans stratégie.  Il y’a l’idée simple et naïve d’habiter dans les yeux de son enfant, cette idée qui est comme planter un nouvel arbre quelque part. Des enfants naissent dans ce territoire de sentiments.
D’autres n’ont pas cette chance, même dans une famille « bien comme il faut ».

Mais cette émotion là, cet amour, ces projections qui sont un refuge sacré : comment pourrions nous oser vouloir les réduire, les amoindrir, les occulter, les annuler, les interdire à d’autres ? Au nom de quoi ? Au nom de quelle forme de famille « parfaite » ?
Aucune famille n’est parfaite, aucun parent n’est parfait, aucun couple ne l’est. Mais ces moments là qui tiennent du miracle, qui sont une des recettes du bonheur humain : pourquoi considérer que seule une forme de couple –  citoyen d’un même état – devrait ouvertement ressentir ces élans et les vivre alors que nous avons la possibilité d’ouvrir les démarches (compliquées) aux couples faisant ce choix et ayant des difficultés à procréer ? Alors qu’il y’a des enfants qui grandissent sans parents ?

On peut s’insurger contre les techniques de Procréation Médicalement Assistée. On peut s’insurger contre le supermarché mondial de l’adoption. Mais ce sont là d’autres débats. Dans le cadre de la loi, ce qui est possible pour certains citoyens devrait l’être pour tous.
Un enfant a besoin d’être aimé et de grandir dans la confiance de son entourage… et de son pays : il serait bon de le rappeler.(2)
Dans les discussions qui parlent du bien être des enfants de parents homosexuels, il a bien peu été question d’amour (et de philosophie). Mais on a brandi des drapeaux – couleur rose – des morales poussiéreuses et des peurs collectives… Au nom de la biologie.

Je me souviens que l’été de mon accouchement, j’ai très mal vécu ce nouveau regard sensuel des hommes sur ce corps de mère devenu plus plantureux, plus féminin. Ce «féminin» trop évident et trop voyant dans lequel je ne m’étais jamais identifiée, auquel j’étais finalement réduite (ou dans lequel je me réduisais) dans le regard et les réflexions des hommes. Cela fit remonter une colère sans âge.

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Pédée.
Dès la petite enfance, nos petits épongent les repères que nous impose la société.
 Pour être plus juste, j’aurais pu écrire sur mon front lors de cette manifestation « maman queer« (= « bizarre »). Gender-queer. Un mot difficile à cerner parce qu’étant avant tout le prolongement de processus individuels marginaux. Il est difficilement traduisible car issu en premier lieu d’une histoire américaine, arrivant chez nous par les mauvaises portes des détracteurs de la « théorie du genre » (mauvaise traduction française des gender-studies ou études de genre : tout est dit.) et dont la mode, pour qui toute subversion est bonne à vendre, a déjà flairé l’androgynie comme «look» vendeur.

Les gender-studies scindent le sexe biologique et le genre comme construction sociale et culturelle. Même si l’orientation sexuelle n’est pas déterminante, les études de genre (et ses enfants auto-revendiqués «queer») sont nées de la collision des luttes LGBT accouplées aux luttes féministes voir aux luttes «raciales»: un accouchement grossier d’un siècle à l’autre, et de la contre-culture des années 60.(3)

Tout ça intervenant au diapason d’une crise identitaire importante dans un occident qui vibre des séquelles de son passé colonial : les exilés de l’Histoire ont gonflé nos continents. Les enfants de déracinés font naître de nouvelles questions sur la mémoire, sur l’identité, sur l’égalité et la liberté de choix de l’individu.

Certains s’en plaignent et en font une obsession parisienne : il est vrai que c’est le luxe de nos sociétés en (relative) Paix de laisser une écoute si grande à la réflexion critique sur l’identité sans en arrêter le mouvement. L’objectif de toute philosophie ne devrait-il pas d’être que nous soyons au possible capitaine de notre carcasse ? De notre esprit, de notre genre et de notre corps (ainsi soit-il) ?

Le terme queer nous l’avons dit, est souvent mal intercepté. Il ne s’agira pas d’être un peu de tout genre. D’être qui l’on veut d’un jour à l’autre selon l’humeur. Ce n’est pas une affaire de look ou de crise passagère. Et non, je ne crois pas que ce soit faire «table rase» de la biologie qui n’est que le point de départ de nos constructions identitaires. C’est être conscient des nuances entre l’idée du masculin et du féminin. On pourrait écrire que c’est savoir déconstruire le genre.Ce n’est pas la société qui repart de zéro, mais le regard que l’on porte sur elle et notre manière d’y contribuer. Il est question de la stabilité de ce que l’on est face à l’instabilité extérieure qui tente toujours de nous faire correspondre à une forme non pas stable, mais figée et préfabriquée. Ce mot -queer- peut être comme une île au milieu du monde « normé ». C’est un immense laboratoire.Quand on comprend ça, des oeillères tombent comme une épluchure et la tempête avec : la question n’est plus vraiment d’être dans une case «hétéro», «homo» ou «bi».De sexe féminin mais rangée chez les garçons qu’on appelle « manqué » je n’avais jamais été une jeune fille née dans les roses puis une «femme», en tout cas pas celle à laquelle j’aurais du m’identifier des côtés normatifs Africain comme Européen. Depuis longtemps, j’étais pour mon entourage une constante source de confusion de genre sans le faire exprès. Mais pas isolée.

En m’y attardant, j’ai pu réaliser que mes années de repli amoureux avaient été une fuite bien compliquée alors que j’avais des attirances par des personnes, des êtres dont les univers ou les gestes m’avaient touchée, interrogée, fascinée sans que leur chromosome ne soit déterminant. Il a fallu défaire des noeuds pour comprendre ça.
Pour comprendre qu’être en amour pour des filles était une des facettes multiple de l’amour et du désir.

L’amour, le grand absent de ce « débat », absent car tellement malmené, piétiné publiquement par les homophobes qui y voient une poubelle dans laquelle jeter toutes les pires déviances humaines. Alors qu’il est encore aujourd’hui, impossible de le définir vraiment.(4)
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  Pourquoi se cogner une étiquette supplémentaire et s’accrocher à un mot quand il s’agirait précisément de sortir des carcans du vocabulaire ? C’est fatalement humain : se sentir appartenir à un tout ou à un « groupe » offre d’évidence des repères rassurants pour se déployer et s’accepter. Ca permet de faire circuler des échanges, des réflexions…Et de grandir. Mais il ne faut nullement s’y réduire. Tout étiquetage devrait être comme un lieu de passage, un arrêt où se recentrer. Comme un refuge.

Se définir « queer » serait se poser d’emblée dans un nuancier, et de remettre en question ce qu’impose l’extérieur qui conditionne notre sexe social « homme » et « femme » au travers des images qui nous entourent dès nos livres d’enfants jusqu’aux murs des villes, mais aussi par des siècles de littérature, de mainmise monothéiste et de socialisation familiale : c’est passer par un refus et une déconstruction consciencieuse (5) de ce qui devrait faire de nous un homme ou une femme, pour se retrouver soi et créer/associer d’autres repères et symboles.
Constructions balisées qui correspondent si peu à la réalité plus complexe.
Constructions qui ont fait écrire des litres de poésie et de peintures sur l' »HÔM » et « LA FÂMME » idéale, quand la femme, celle du foyer, est là, de chair et d’os mais exclue du regard du poète.
Construction par la publicité qui est parfois notre paysage quotidien, tellement présente à notre insu.
Constructions qui proposent un décalage constantentre l’idéal des corps et la variété de ceux ci.
Constructions qui mettent la virilité comme pouvoir et inspiration principale, soustrayant de fait tous les êtres en dessous de cette ligne imposée, hommes comme femmes. Et qui par répliques deviennent des constructions qui normalisent des situations d’agressions envers les femmes au quotidien – partout, de tout temps et de toute histoire collective.
Constructions qui nous maintiennent en cage et qui, enfin, excluent et rendent marginaux ceux qui n’ont pas pour idéal de ressembler à la norme entre quatre murs mais à d’autres, et qui habitent autrement leurs corps aux possibilités immenses. Lesbiennes, Gay, Transexuels, Bisexuels…Et Queer.
Entre l’homme et la femme, entre l’amour et l’amitié comme entre le jour et la nuit, il y’a des nuances transversales.
 Avec le temps il faudra que le terme «queer» devienne une nouvelle épluchure. (6) L’étiquette communautaire est rassurante, mais une fois identifiée il faut voir plus loin et s’en affranchir.*Image

  Le vomi homophobe sorti ces derniers mois qui ressemblait parfois à un rejet viscéral du corps, de la sexualité et de l’amour d’autres personnes (n’interagissant pas avec sa propre vie) révèle combien le rapport à nos corps est encore violent. Et ce qui est en jeux, ce sont eux aussi. Nos corps intimes, nos corps politiques.

On me demandait dernièrement lors d’un débat houleux, pourquoi le mariage homosexuel était une préoccupation féministe. Je rétorquais à mon interlocuteur qui semblait le découvrir, qu’une bonne part des homo était des humaines de sexe féminin et que sa question était curieuse. La lesbienne invisible met pourtant le doigt sur un grand malaise. Nous vivons avec une vision majoritairement sculptée sur le granit du point de vue  masculin sur le monde, ayant pour ligne de départ le corps et les pulsions (biologiques) masculines frustrées, qui sont devenues à force de siècles et de stratégies du plus fort les constructions religieuses, sociales, linguistiques et politiques des animaux sociaux et créatifs que nous sommes (encore une fois, « masculin » et « féminin » ne sont pas figés). En somme : le masculin construit la norme.

Le féminin s’y adapte, s’y conforme et est encore considéré comme « en dessous de », moindre, secondaire et utilisable ou….figé dans un éternel sacré (La vierge, la mère, la pute). Ainsi, le corps   féminin -parce-qu’il a la possibilité  de jouissance, et de porter la vie- est pris en otage. Un homme qui a en lui et exprime quelque chose désigné comme « féminin » sera exclu. Et ça c’est une lutte féministe, cette part du féminin, ce point de vue DES féminins, l’inspiration des féminins qui doit se trouver une place est une lutte neuve, immense, qui se fait sur toutes les strates militantes du langage, de la théorie, de l’activisme jusqu’aux urnes. Sur le terrain militant/social jusqu’aux théoriciennes : c’est une guerre ouverte à des siècles de conditionnement patriarcal.

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Le rejet de l’homosexuel «mâle» bien plus que de la lesbienne (qui existe à peine dans l’imaginaire collectif hétéronormé et sexiste) est un rejet de l’idée d’hommes à la fameuse « sensibilité féminine » dont l’un des plaisirs sensuels serait d’être pénétré. Comme une femme peut -entre autres- aimer l’être. (Le corps des femmes : ce grand ignoré) .
Femmes ou hommes : question sexe, il ne fait pas bon d’être pénétrable et encore moins d’y prendre du plaisir, c’est une peur viscérale d’autres citoyens qui pourraient même manifester contre vos droits. Et cette réappropriation du corps et de sa sexualité aussi, oui, c’est un combat féministe qui fera se retourner les siècles dans leurs tombes.

Partout dans le monde mais aussi en France, des mouvements activistes comme la Barbe ou les Femen en font aussi un combat subversif de terrain par la réappropriation théâtrale des symboles urbains de l’autorité phallocrate, questionnant de nouveau le regard qui recouvre le corps féminin sexuel ou sacré. Regard, nous l’avons dit, importé essentiellement par le masculin, ingurgité et entretenu aussi par les femmes elles-mêmes.
Et que dit ce corps politique qui ose s’exhiber autrement que sensuellement ? Qu’il est son seul maître.(7) Qu’il peut y poser sa propre symbolique. Qu’il invite à l’action concrète et au mouvement, peu importe d’où l’on vienne, et à requestionner constamment l’ordre établi. Les corps politiques et seins-nus des Femen bousculent les clivages poussiéreux des féminismes qui auraient tendance à être sur la pente de la bien-pensance politique et mondaine (en se cachant derrière les étendards de la gauche ou de la droite qui devraient penser comme ceci-celà), pour recentrer le regard sur la violence insupportable (et sans bord politique ni frontière) qui couve silencieusement sous le corps des femmes- qui est, rappelons-le, un enjeu de l’économie.

Image(Action des Femen France contre l’entreprise Ikea).

  Bientôt -je l’espère- ces peurs-la rentreront dans leurs terriers quotidiens et crèveront de routine, laissant dans l’espace public un reste de l’odeur du vent mauvais et quelques prises de conscience qu’il faut être vigilant. La loi fera jour, puis enfin on passera à autre chose et les gens continueront de s’aimer (de faire l’amour, de se marier, de se tromper, de se quitter, se chercher, s’accrocher, se retenir, se promettre (8) ) dans les couples et bien en dehors de ces querelles. Oui, le sens du mariage n’est plus le même. L’humain est créatif, l’humain est inconstance, l’humain n’est pas un être vertical, un «je» uniforme, unifié : il est multiple. Notre esprit, notre corps, nos émotions ingurgitent le monde autour en constant décalage et en constant réajustement. Il faut savoir s’y attarder.

Ce que le « mariage pour tous » induit aussi, et c’est bien ce qui fait se dresser les crêtes sur la tête des religions et des conservateurs, c’est qu’il achève cette désacralisation du couple et du « prince charmant » (entamée depuis qu’il est possible de contrôler la procréation et de divorcer) pour en élargir le sens. Cela induit que l’on puisse aussi se marier avec qui bon nous semble, entre adultes consentants. Non seulement quelqu’un qu’on aime d’amour – peu importe son origine, peu importe sa classe sociale, peu importe son sexe. Mais également la possibilité de choisir de partager sa vie, ses biens, son héritage son attention sincère et sa vieillesse avec la personne proche de son choix même en dehors du lien amoureux. Ce serait bien long ici de parler du mouvement de bienveillance nécessaire pour comprendre cette idée… Mais dans une société centrée sur l’individualisme où le lien solidaire est si fragile, c’est une bonne nouvelle.

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Etre métisse permet aussi de dresser des ponts.

Mais je ne suis pas naïve. J’aurais aimé simplement que cette loi soit votée avec plus de fermeté sans être portée en étendard par l’état socialiste comme cache misère de son calendrier de politique intérieure faible, et qui continue d’effilocher ce pourquoi le socialisme fut d’abord créé : protéger les plus précaires et les plus fragilisés par les rouages de notre économie. Je crois qu’il n’y a pas de hiérarchisation des luttes à faire, surtout quand celles-ci révèlent des vapeurs obscurantistes; toute prise de conscience qu’il faut aller contre une forme d’aliénation et d’injustice est un élan qui peut s’articuler ailleurs que dans son giron et qu’il faut constamment dupliquer.

C’est l’indignation (celle de Stéphane Hessel) qui doit se faire engagement et partage.
  A l’heure où l’Etat va autoriser ou interdire, le débat sur le «mariage pour tous» qui touche quand même directement à l’avenir de l’intimité et du corps des citoyens, cristallise bien davantage. On y mesure le degré français actuel de l’ouverture à l’Autre  (dont il faut constamment répéter qu’il est fait comme nouset l’acceptation plus large de la différence à travers ce «débat» où les langues les plus exercées se délient – celles de notre société du spectacle jusqu’à celles de nos voisins.
Je ne suis pas homophobe, mais…

Je n’ose imaginer ce qui sortirait des tripes de notre pays dans les rues de nos villes si le gouvernement Hollande reparlait du vote des étrangers. D’ailleurs, on vient de l’apprendre : il n’en sera pas question.
Il ne suffit pas de hurler l’injustice à l’intérieur de ses propres poumons : des luttes pour les droits fondamentaux, il faut retenir le mot «droit», qui induit aussi le «devoir». C’est à dire déplacer le curseur de l’identitaire sur celui de la solidarité pour le bien collectif et comme l’écrit Christine Delphy, ne pas transformer une lutte pour l’égalité en lutte identitaire ou communautaire. Du collectif, il faut toujours chercher à élargir les rayons. (9)
N’oublions pas que pour cette gauche au pouvoir on nage en pleine stratégie libérale. Ce ne sont pas nos corps amoureux, mais bien nos corps de consommateurs qui sont aussi en jeux. Et de ce débat, je l’espère, ce sont nos corps politiques qui resteront conscients de la tâche à accomplir et cette énergie il faudra la fédérer ailleurs, tout le temps. Et ne surtout pas l’isoler. (10)

Pendant la manifestation, une autre pancarte :

«Soyons du bon côté de l’Histoire.»

Février 2013,
texte : Maya Mihindou ;

photos : Maya Mihindou et Samir Ouari.
edit d’Avril : ajout de liens.
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Notes de post :

1. Et pour les féministes actuellement : du mot « féminin ».

2. « L’éducation consiste à comprendre l’enfant tel qu’il est, sans lui imposer l’image de ce que nous pensons qu’il devrait être. » (Krishnamurti)

3. Angela Davis évoque ces articulations dans son ouvrage «Femmes, races et classes» : «En règle générale, les abolitionnistes blancs défendaient les capitalistes de l’industrie et n’avaient aucune conscience de classe. Cette acceptation aveugle du système capitaliste était tout aussi évidente dans le programme du mouvement pour les droits des femmes. Si la plupart des abolitionnistes considéraient l’esclavage comme une tare infamante à éliminer, la majorité des militantes pour les droits des femmes reconnaissaient la phallocratie comme le vice d’une société par ailleurs acceptable.»

4 « Je crois que le racisme prend sa source dans le “désamour”. Mais non pas le “désamour” de son prochain, non, dans la détestation de soi. Alors ça ne sert à rien de dire “Il faut aimer ton prochain”. “Il faut”, c’est mauvais, “le prochain” est toujours trop loin. Il est peut-être possible de dire : ”On va essayer” de faire que tu arrives à t’aimer.”
Je crois que si on arrive à s’aimer le racisme n’a plus de fumier pour se développer. Mais ce n’est pas facile de s’aimer, dans la merde ambiante. » E. Baudoin

5. Le « consciencieuse » est important, car il impose une vigilance transversale qui devrait permettre une plus grande bienveillance vers ceux qui sont en marge des processus de la société – et un regard idéalement politisé.

6. «Se dégenrer ce n’est pas passer d’un genre à l’autre, ni se situer entre les deux. Se dégenrer c’est détruire la catégorisation par le genre et non multiplier les catégories de genre. Définir comme une fin en soi le passage d’un genre à l’autre et affirmer qu’il suffit de cela pour dépasser le genre c’est admettre cette catégorisation comme une fatalité et l’entériner en s’y conformant. Par conséquent, on ne peut se dégenrer individuellement. Une personne peut passer d’un genre à l’autre ou s’identifier comme étant entre les deux. Cela peut être important pour elle, et elle est la seule à pouvoir définir les conditions de son bien-être. Cependant, elle ne sera pas dégenrée tant qu’elle-même et la société identifieront ses caractéristiques comme féminines et/ou masculines, au lieu d’estimer qu’elles ne sont ni l’une ni l’autre, mais simplement les siennes, indépendamment de la forme de ses organes génitaux et de celle des personnes avec lesquelles elle a des relations sexuelles.»
Source : http://rebellyon.info/Critique-du-genre-et-de-la-theorie.html

7. «NI DIEU NI MAITRE», a écrit l’anarchiste-libertaire Auguste Blanqui.

8. Comme l’a écrit Wim Wenders, à propos du travail de Pina Bausch.

9. «Comme le racisme, le sexisme nécessite une analyse et une lutte spécifique. Mais pour être cohérentes, les luttes contre le patriarcat et le racisme ne doivent pas être étrangères à la lutte contre le capitalisme. Ces différents systèmes de domination sont intimement liés, du point de vue historique et idéologique, ainsi que par leurs interactions concrètes dans la réalité présente. Ne pas prendre cela en considération est insensé et inutile, à moins de se satisfaire d’une égalité abstraite entre des catégories identitaires.»
Source: http://rebellyon.info/Critique-du-genre-et-de-la-theorie.html.

10. Jean-Claude Michea met en lumière les mécanismes de la droite et de la gauche libérale, qui se complètent et s’alimentent parfaitement dans le projet moderne où le seul langage commun est celui du marché. Dans « L’Empire du moindre mal », il écrit :

«La pente naturelle des juristes libéraux est donc d’observer attentivement les développements concrets de cette nouvelle guerre de tous contre tous, de compter les coups et finalement de déplacer le curseur de la loi en fonction du résultat provisoire de ces combats ; autrement dit, en fonction de ce que la gauche appelle, avec un bel enthousiasme darwinien, « l’évolution des mœurs ». Il ne faut pas chercher plus loin la raison récurrente qui conduit le libéralisme politique et culturel de la gauche à devoir s’aligner tôt ou tard sur les positions du libéralisme économique. Livré à lui- même, le Droit libéral est, en effet, condamné à une fuite en avant perpétuelle dont la seule fin logique serait ce « droit de tous sur tout » qui était, selon Hobbes, le principe même de la guerre de tous contre tous. Le libéralisme économique présente, au contraire, l’avantage considérable d’offrir dès le départ aux individus l’assurance d’un véritable langage commun, celui de l’intérêt bien compris et du donnant-donnant. Comme l’écrivait Voltaire, « quand il s’agit d’argent tout le monde est de la même religion ». Autrement dit, la religion de la croissance et de la consommation – elle est le complément logique d’une économie concurrentielle – finit toujours par apparaître, à un moment ou un autre, comme l’ultime moyen supposé axiologiquement neutre de réunir à nouveau les individus que le libéralisme politique et culturel a séparés et dressés les uns contre les autres. Naturellement, cette solution est elle-même parfaitement illusoire puisque la logique du marché conduit toujours à relancer sous une autre forme la guerre de tous contre tous. C’est donc encore une fois parce qu’on a décidé, par principe, de se placer à un point de vue purement technique et procédural que la question cruciale de savoir si ma liberté nuit ou non à celle d’autrui est devenue philosophiquement insoluble dans une société capitaliste…»