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« Il y a toujours l’idée que toute femme a besoin d’un homme »

19 Mar

Engagée dès son adolescence dans la lutte clandestine pour la démocratie en Algérie sur le sol français, Soad Baba Aïssa, 61 ans, milite indifféremment pour l’émancipation des femmes et la séparation entre la religion et la gouvernance politique.

En marge d’une conférence sur les liens entre laïcité et féminisme donnée à Rouen le 9 mars, au lendemain de la journée internationale pour les droits des femmes, elle témoigne de son parcours.

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Comment êtes-vous devenue militante féministe ?

Je me demande parfois si on ne peut pas naître féministe, tant cet engagement me semble ancré en moi. Mais bien sûr, je suis consciente de le force du conditionnement sur les prises de position que l’on adopte tout au long de sa vie. En ce qui me concerne, mon féminisme est intimement lié au contexte dans lequel je suis née, à Paris, de parents algériens, issus d’un milieu modeste. Nous étions une grande fratrie et surtout une grande sœurie (sourire), puisque nous étions une majorité de filles. Mon éducation, comme celle de mes soeurs, a d’abord consisté à nous mettre au service de nos frères, sur un modèle culturel qui enjoint ensuite la femme à se mettre au service de son mari, avant de se mettre de nouveau nouveau au service de sa famille, en tant que mère. Ma conscience de cette discrimination féminine a sans doute été renforcée par l’écart générationnel entre moi et plusieurs de mes soeurs, nées à la fin des années 1940, plus de vingt ans avant moi. Leur aliénation m’est apparue lorsque j’ai constaté qu’elles n’utilisaient pas le même langage que les filles de ma génération pour décrire leur condition. Elles persévéraient par exemple à parler de « mariages arrangés » entre jeunes et non de mariages forcés. Il me paraît difficile de parler d’unions arrangées dès lors que leur rejet est supposé « déranger l’honneur des familles »… Et puis, je dois rendre hommage à l’école républicaine, dont j’ai fréquenté les bancs. Je n’y ai subi aucune discrimination du fait de mes origines. Son enseignement m’a donné accès à des idéaux d’égalité et de justice. Et puis on nous incitait plutôt à nous saisir de cet enseignement pour nous faire une place dans la société. On a redoublé d’effort pour nous instruire. Le drame, c’est de constater que cette éducation est souvent encore dévoyée au sein des mariages forcés. La femme cultivée vaut plus cher dans la transaction. Les traditions ne se brisent pas facilement. Ma mère, qui m’a toujours conseillé de ne pas dépendre d’un homme financièrement, reste inquiète de me voir savoir divorcée et féministe. Il y a toujours l’idée que toute femme a besoin d’un homme. 

Vous apparaissez aujourd’hui comme une figure aussi engagée dans la promotion des droits des femmes et que dans la défense de la laïcité. Quel lien unit ces deux valeurs à vos yeux ?

Les femmes doivent s’affranchir d’un carcan patriarcal global. C’est pour cette raison que je ne dissocie pas mon action féministe de mon engagement politique. La marche vers une société égalitaire doit se faire avec les hommes, c’est une évidence. Et si l’on observe l’état du patriarcat, on constate que la religion joue un rôle clef dans cette domination. En Algérie, c’est le pouvoir religieux qui a édicté le code de la famille, qui fait de la femme une sous-citoyenne. La femme ne peut pas se marier sans l’assistance d’un tuteur. Elle ne pas peut recourir au divorce, dont l’initiative est réservée au mari. En cas de divorce, elle est tenue d’assurer la garde des enfants, tout en se voyant privée d’accès au domicile conjugal, qu’elle doit quitter. Ce texte officiel autorise par ailleurs la polygamie, impose à la femme de se marier à un musulman, sans que cette règle ne s’applique aux hommes. Autant de dispositions qui entérinent un véritable déni de citoyenneté. Parallèlement à cela, une loi instaure un quota de 30 % de femmes dans les institutions et autorise les femmes à signer des contrats en millions de dollars… C’est un système totalement schizophrénique ! En vertu duquel une femme est traitée comme une mineure au sein de la famille, alors que dans un cadre pénal, pour un crime, elle sera jugée selon les mêmes modalités qu’un homme.

L’émancipation vis-à-vis des pouvoirs religieux vous paraît-elle en marche en Algérie ?

Je ne cache pas mon inquiétude pour ce pays, toujours entre les mains d’une poignée d’oligarques qui utilisent la politique nationale pour servir ses propres intérêts. L’islam politique est un instrument au service de ces abus, il faut imaginer que le régime dispose de 18000 mosquées sur le territoire pour diffuser sa parole et son idéologie. C’est comme si un parti politique avait 18000 antennes et cinq rendez-vous citoyens quotidiens, à l’image des cinq prières. Les jeunes Algériens en ont marre, ils rejettent notamment l’enseignement religieux à outrance qui leur est délivré. Ils ont une formule pour exprimer leur désir de liberté, ils disent qu’ils veulent « tout le package » occidental, la démocratie et la liberté de droits et de moeurs qui va avec. Je suis heureuse de constater que le mot « laïcité » est de plus en plus souvent prononcé en Algérie. Mais en Europe, les choses ne sont pas si claires. Le communautarisme se renforce. Il suffit d’ouvrir les yeux, ici une boucherie hallal – ce n’est pas pour stigmatiser ces commerces en particulier -, ici un salon de coiffure réservé aux femmes voilées… Ce communautarisme se traduit par une perception des Maghrébins comme d’un groupe homogène, précisément uni par la religion. Il faut briser cette idée qu’ils sont tous musulmans. Cela ne vient pas à l’esprit de demander à un Maghrébin s’il est athée ou agnostique. Pourquoi ne le serait-il pas ? C’est enfin très important de ne pas oublier que d’autres religions que l’islam asservissent les femmes. En Pologne, à Malte, en Irlande, les femmes subissent également leur oppression. On a vu récemment que les catholiques sont là pour s’ingérer dans les débats de société, avec les manifestations contre le mariage gay. De même on en parle peu, mais il existe aussi une oppression des femmes dans la religion judaïque, avec notamment l’existence des tribunaux rabbiniques. 

Propos recueillis par C.H.